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Lutte fratricide, direction déchirée : rififi à la Maison des lanceurs d’alerte

Elle était censée protéger ceux qui prennent des risques pour dire la vérité. La voilà qui les expulse de son conseil d’administration, radie leurs adhérents et refuse toute médiation. Ce mercredi 10 juin, la Maison des
lanceurs d’alerte tenait une assemblée générale sous l’œil d’un huissier. L’ironie serait savoureuse si elle n’était pas aussi consternante.

C’est une assemblée générale très tendue qui s’est tenue ce mercredi 10
juin à la Maison des lanceurs d’alerte (MLA). Et pour cause, elle avait été ordonnée par le juge des référés du tribunal judiciaire de Paris. Un huissier était présent, et un mandataire a été nommé pour payer les salaires.
En jeu ? Le changement de statuts avec un sujet central : la place accordée aux lanceurs d’alerte dans cette association créée pour les accompagner et améliorer leur protection. Bienvenue dans le feuilleton le plus kafkaïen
de la société civile française : une association créée pour défendre les lanceurs d’alerte… qui attaque des lanceurs d’alerte.
L’histoire était pourtant belle. Fondée en 2018 par une coalition de syndicats et d’ONG (Anticor, Greenpeace, la CGT, la CFDT, le SNJ, le SAF en font partie), la Maison des lanceurs d’alerte avait tout pour incarner une idée généreuse : offrir à ceux qui osent parler un refuge juridique, financier et humain, en mutualisant les forces sous forme d’association d’associations. Sept ans plus tard, les murs tremblent.

Début 2024, après des turbulences liées au licenciement pour harcèlement sexuel de son ancien directeur général, la MLA fait appel à Denis Breteau, lanceur d’alerte historique ayant dénoncé des appels
d’offre truqués à la SNCF. L’ex-cadre de la société ferroviaire publique devient co-président de la MLA pendant un an, avant d’être poussé dehors en janvier 2025. Le 24 février 2026, un nouveau binôme prend la tête : Dominique Pradalié, ex-secrétaire générale du Syndicat national des journalistes (SNJ), et Jérôme Karsenti, avocat réputé pour la défense des lanceurs d’alerte et les affaires de probité publique qui publiait
d’ailleurs, quinze jours avant les événements qui vont suivre, un ouvrage intitulé Corruptions, L’effondrement de l’État de droit (Autrement). Le timing fera sourire.
Dans la foulée de l’élection du duo, une assemblée générale est convoquée pour faire adopter de nouveaux statuts. Au menu : la création d’un collège de lanceurs d’alerte. Une avancée ? Sur le papier, car pour Denis Breteau et ses soutiens, les lanceurs d’alerte y sont minoritaires, cantonnés à jouer les plantes vertes face aux syndicats et associations membres de la MLA. Une gouvernance déséquilibrée qui, selon eux, trahit l’esprit fondateur de la structure.

Denis Breteau décide alors de forcer le destin, comme l’a évoqué début avril le Canard Enchaîné. Il débarque à l’assemblée générale avec trois autres lanceuses d’alerte, un commissaire de justice et cinquante procurations d’adhérents de dernière minute. L’objectif : faire voter ses propres statuts, ceux qui rééquilibrent réellement la gouvernance en faveur des lanceurs d’alerte. L’AG est suspendue. Il est mis à la porte. Qu’à cela ne tienne, le sexagénaire organise sa propre assemblée générale sur le perron de la salle, fait voter ses statuts alternatifs, est élu président de la MLA et dépose le tout en préfecture ! Déjà consommée, la rupture devient ouverte entre les deux factions qui s’opposent au sein de la
Maison des lanceurs d’alerte.

UNE ORDONNANCE… QUI NE RÉSOUD RIEN

Saisi en urgence par le binôme Pradalié/Karsenti, le juge des référés tranche dans une ordonnance du 16 avril. Il interdit à Denis Breteau de représenter la MLA, suspend les délibérations du 24 février et nomme un mandataire ainsi qu’un huissier pour surveiller la prochaine assemblée.
La nouvelle direction crie victoire dès le lendemain et communique abondamment sur sa prétendue légitimité retrouvée.

Denis Breteau, lui, tempère. « Le juge des référés ne peut pas valider un bureau. Il a dit que ce n’était pas bien d’avoir débarqué avec cinquante adhésions de dernière minute, qu’il fallait réorganiser une AG sous trois mois et qu’en attendant tout était gelé. » Une lecture que confirme la décision : le juge a refusé au duo Karsenti/Pradalié la possibilité de déposer les anciens statuts en préfecture, leur a bloqué l’accès aux comptes et a noté qu’ils n’avaient pas organisé l’annulation de l’assemblée générale. En attendant, ce sont les anciens statuts qui s’appliquent.

ATMOSPHÈRE DE PURGE

La suite est à l’avenant. Le 12 mai, la direction convoque un conseil d’administration extraordinaire pour le 26 mai avec un seul ordre du jour: évincer les quatre lanceurs d’alerte présents au CA. Deux jours plus
tard, Denis Breteau reçoit une lettre signée du binôme Pradalié/Karsenti: il est exclu du conseil d’administration et radié de sa qualité d’adhérent. Motif invoqué : « Tentative frauduleuse de prise de contrôle irrégulière et déloyale de l’association, ayant entraîné une paralysie de son fonctionnement ainsi que de lourds préjudices organisationnels,
financiers et moraux. » Denis Breteau s’amuse : son adhésion était expirée depuis une dizaine de jours au moment de la lettre. « C’était donc impossible de me virer. » Il a réadhéré début juin, mais lui et ses camarades ont bel et bien été virés du CA.

Leur avocat, Me Pierre Farge, était d’ailleurs monté au créneau le 18 mai en écrivant à la direction pour exiger que « cessent toutes les manœuvres destinées à fausser ou empêcher un vote sincère sur les nouveaux statuts lors de la prochaine assemblée générale extraordinaire, tel que demandé par le juge des référés ». Une mise en garde sur le non-respect de la
décision de justice qui restera toutefois sans effet. Le 25 mai, Denis Breteau proposait une médiation. Elle a été refusée par la direction. Les adhérents qu’il avait ramenés sont radiés à leur tour. Au motif ? Ils n’ont pas d’adresses mails. Problème, ce n’est pas obligatoire.

Interrogé sur cette séquence et sa proximité avec l’assemblée générale à venir, Jérôme Karsenti balaie. « On ne fait qu’appliquer la décision de justice. La seule co-présidence légitime, c’est la nôtre. Eux ont accompli des manœuvres. Le reste, ce sont les interprétations grandiloquentes de leur avocat, Pierre Farge. »

LA MLA: UNE COQUILLE VIDE ?

Mais derrière la guerre de tranchées statutaire se cache une question plus fondamentale : la MLA aide-t-elle seulement les lanceurs d’alerte ?
Plusieurs d’entre eux, interrogés par Marianne, en doutent sérieusement. Pascal Rabevolo, ancien maire d’une petite commune de Loire-Atlantique, s’agace « d’attendre depuis plus d’un an que la MLA traite son dossier ».
Marine Martin, elle, est connue pour avoir lancé l’alerte sur la Dépakine, l’antiépileptique de Sanofi responsable de malformations fœtales chez des milliers d’enfants. Ancienne trésorière de la MLA, elle ne mâche pas ses mots : « C’est une coquille vide. Ils surfent sur la mode des lanceurs
d’alerte pour toucher des subventions et des dons, mais n’aident pas les lanceurs d’alerte. » Elle évoque aussi la difficulté d’accéder aux comptes.
Avant d’enchaîner : « J’ai pu voir qu’ils embauchaient les copains des copains, je ne voulais pas être associée à ça. On donnait de plus en plus de pouvoirs aux structures et aux syndicats, au détriment des lanceurs d’alerte. Aujourd’hui, je soutiens Denis [Breteau].»

À LIRE AUSSI : Enfants Dépakine : les victimes indemnisées par l’Etat ?

Jérôme Karsenti répond par l’ironie : « Moi, je surfe sur les lanceurs d’alerte pour me faire une clientèle, car franchement je suis à court de clientèle. Et la MLA surfe sur les lanceurs d’alerte pour avoir des
subventions ? La paranoïa, ça va bien. » Avant de conclure : « Il y a des vrais ennemis. Ils feraient bien de s’en occuper. »

Voilà qui a donné le ton pour l’assemblée générale du 10 juin. Un point était très attendu par les lanceurs d’alerte, notamment Julien Ruaro, élu évincé du conseil municipal de sa ville pour avoir dénoncé des prises
illégales d’intérêt : « Ce qu’on voulait, c’est qu’à l’issue de l’AG, les
nouveaux statuts déposés en préfecture le 24 février 2026 s’appliquent, car ils mettent en place un rééquilibrage entre personnes morales et
lanceurs d’alerte. Un impératif pour protéger celles et ceux qui donnent l’alerte. »

Finalement, les statuts du binôme Pradalié/Karsenti ont été adoptés par une assemblée générale sous tension qui, d’après nos informations, a duré plus de six heures. Le vote s’est joué à peu de voix, des procurations de lanceurs d’alerte ont été refusées. Ces derniers ont surtout eu la mauvaise surprise de découvrir que le nombre d’adhérents de
l’association avait carrément doublé, avec plus d’une centaine de nouveaux membres favorables au duo de direction Pradalié/Karsenti. Soit exactement ce qu’ils reprochaient à Denis Breteau et ce que le juge avait dénoncé comme illicite…

Source : Par Léo Le Calvez

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