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Jean-Marc Laurent, premier «papa Dépakine» à porter plainte contre Sanofi : «Je ne leur ferai pas de cadeau»

Vert Média

Pour la première fois en France, un père attaque le géant pharmaceutique Sanofi parce qu’il estime que son médicament contre l’épilepsie est à l’origine des troubles de son enfant. Il s’appuie sur de nouvelles données scientifiques et espère obtenir réparation.

les liens entre la prise de Dépakine et les troubles neurodéveloppementaux de sa fille seront-ils un jour reconnus par la justice ? Jean-Marc Laurent veut y croire. Pendant plus de vingt ans, cet ancien journaliste a pris ce médicament pour traiter son épilepsie.

Aujourd’hui convaincu qu’il est à l’origine des troubles de sa fille Margot, il a déposé plainte le 13 février auprès du tribunal judiciaire de Paris contre le géant pharmaceutique Sanofi, qui produit le médicament Dépakine. Il attaque la firme pour «tromperie aggravée», «mise en danger d’autrui», «administration de substance nuisible», «blessures involontaires» et «non-signalement d’effet indésirable».

Selon les informations de Vert, il est le premier «papa Dépakine» à saisir la justice. Des mères ont déjà obtenu la reconnaissance d’un lien entre leur prise du médicament et les troubles de leurs enfants. La lanceuse d’alerte Marine Martin, fondatrice de l’Association d’aide aux parents d’enfants souffrant du syndrome de l’anti-convulsivant (Apesac) et mère de deux enfants victimes de malformations, avait obtenu près de 285 000 euros d’indemnités le 9 septembre 2024, dans l’un des volets civils de l’affaire. Le tribunal judiciaire de Paris avait déclaré Sanofi – qui a annoncé vouloir faire appel – «responsable d’un défaut d’information des risques malformatifs et neurodéveloppementaux de la Dépakine»,produit qu’il «savait défectueux» et qu’il vendait malgré tout.

Une dizaine d’autres pères concernés

Jean-Marc Laurent espère obtenir réparation pour les préjudices qu’il subit, lui et sa famille, et dont il estime la firme responsable. Il n’est pas le seul. «Une vingtaine d’autres dossiers sont en constitution, qui auront vocation à rejoindre la plainte pénale», confirme à Vert son avocat, Charles-Joseph Oudin.

Ce qui l’a décidé, c’est la publication d’une vaste étude de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) et de la Caisse nationale d’assurance-maladie en septembre 2025, qui a confirmé que le valproate de sodium – la substance active du médicament – pouvait aussi perturber le développement d’un·e enfant·e s’il était pris par le père dans les mois précédant la conception (notre article).

Jusqu’alors, le lien entre cet anticonvulsant et les troubles de l’enfant n’était établi que du côté maternel. Depuis sa commercialisation dans les années 1960, il a été associé à des malformations chez 2 150 à 4 100 enfants et à des troubles neurodéveloppementaux chez 16 600 à 30 400 enfants exposé·es in utero. Le médicament a d’ailleurs été interdit aux femmes enceintes en 2018. «Cette étude m’a poussé à saisir la justice pour de bon», rapporte Jean-Marc Laurent.

De la Dépakine «trois fois par jour»

Le destin de cet homme a basculé en 1999. À l’époque, Jean-Marc Laurent mène une carrière d’animateur télé sur Antenne 2 et travaille en parallèle au sein du groupe TF1. À son retour d’un voyage à Madagascar – île où il a passé une grande partie de son enfance –, il est diagnostiqué d’une parasitose de type cysticercose, une maladie rare provoquée par la présence de larves de ténia (un ver) dans l’organisme. «D’ordinaire, le parasite se loge dans des parties relativement anodines du corps. Chez moi, il a fallu qu’il s’installe dans le cerveau», ironise-t-il.

La maladie déclenche chez lui des crises d’épilepsie particulièrement invalidantes. Les médecins lui prescrivent alors de la Dépakine, un traitement réputé très efficace, qu’il prendra quotidiennement pendant plus de vingt ans. «J’en avalais trois fois par jour», précise-t-il. Lorsqu’il décide d’interrompre volontairement son traitement, au mois de mai 2025, «le mal est déjà fait», souffle-t-il.

Sa fille Margot est née en 2008. À 4 ans, ses parents commencent à percevoir des retards de développement, qui se confirment au fil des années. «Il s’agissait de troubles sévères, qui affectaient sa façon de parler, de construire des phrases», raconte son père. Les médecins posent finalement un diagnostic de troubles «dys» : une dysphasie – un trouble du langage – associée à des troubles dyspraxiques, qui affectent la coordination motrice.

«Elle n’a pas de contrôle sur son environnement. Pour vous donner une idée, elle se cogne en portant son verre pour boire», décrit son père. Encore aujourd’hui, à 17 ans, «elle est incapable de prendre le tramway seule».

Depuis des années, Jean-Marc Laurent s’interroge : «Dans la famille, on n’a aucun cas de trouble neurodéveloppemental. Ça m’a toujours semblé étrange.» Dans les années 2010, en entendant les alertes de Marine Martin sur les risques pour les mères, il commence à se poser des questions : «J’ai l’intime conviction que nous, les hommes, pouvons aussi transmettre ces troubles à nos enfants.»

Commence alors une longue quête pour faire reconnaître ce lien. «À l’époque, il y avait très peu de données scientifiques», se souvient-il. Jean-Marc Laurent se rapproche d’un généticien, qui montre de l’intérêt pour la question, avant de prendre sa retraite et d’abandonner ses recherches. Puis il se signale à l’association de victimes Apesac. «C’est ça qui a fini par payer», raconte le «papa Dépakine». «Marine a su convaincre les pouvoirs publics de faire des recherches sur le sujet», se souvient-il.

Lorsque les résultats de l’étude Épi-phare – qui fait le lien entre la prise de Dépakine par le père et les problèmes des enfants – sont publiés, en septembre dernier, c’est à la fois «un soulagement» et, à ses yeux, une confirmation. Mais c’est aussi une douleur : «Même si je n’y suis pour rien, je me sentirai toujours coupable. Voir ma fille comme ça, c’est destructeur», confie-t-il. Il assure : «Je ne ferai pas de cadeau à Sanofi.»

Contacté par Vert, le groupe pharmaceutique a fait savoir que «concernant l’information auprès des patients au sujet d’un risque potentiel de troubles du développement chez les enfants nés de pères traités par valproate, une mise à jour du résumé des caractéristiques du produit et de la notice patient, ainsi que des mesures additionnelles de réduction des risques, ont déjà été mises en place en France depuis 2024».

Source : Vert Média Zoe Moreau

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