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« Faut que ça serve à dire stop » : face au lourd handicap de sa fille, un premier « papa Dépakine » porte plainte pour « tromperie aggravée »

France 3 Aquitaine

Jean-Marc Laurent est l’un des premiers « papas Dépakine » à porter plainte en France. Sa fille, Margot, présente des troubles cognitifs que cet habitant de Cénac, en Gironde, attribue aujourd’hui au traitement qu’il prenait avant sa conception, une hypothèse renforcée par une étude récente.

Chaque coup de crayon lui confère une forme de liberté. Depuis toute petite, Margot dessine, beaucoup, au point d’accumuler ses créations colorées dans un porte-vues, qu’elle se plaît parfois à reparcourir. L’adolescente de 17 ans se réfugie dans son imaginaire, « se sent libre » quand elle « imagine plein de choses dans [sa tête] ». « Mon art, c’est l’art des enfants », sourit-elle. Son père, Jean-Marc Laurent, n’est jamais très loin derrière, car depuis sa naissance, Margot est atteinte de troubles cognitifs qui altèrent ses capacités d’apprentissage, de communication ou encore sa mémoire. Un handicap qui serait causé par la prise de la Dépakine, médicament antiépileptique prescrit à son père. « Je vivais avec une super grosse culpabilité comme c’est moi qui ai donné ces handicaps à ma fille qui va les porter jusqu’à sa mort », glisse-t-il.

Mais depuis le mois de février, ce Girondin qui habite la commune de Cénac, près de Bordeaux, Jean-Marc Laurent entame un nouveau combat sur le volet judiciaire. Il est le premier à avoir déposé plainte contre X pour « tromperies aggravées » dans cette affaire au tribunal judiciaire de Paris et fait partie de ceux qu’on appelle désormais les « papas Dépakine ». « Faut que ça serve à dire stop, ça impacte la vie de tas de gens, tas d’enfants. »

Une vingtaine de dossiers en cours

Justement dans ce combat, le père de 61 ans n’est pas seul. Selon son avocat, Charles Joseph-Oudin, « une vingtaine de dossiers sont aujourd’hui en cours de constitution ». Mais « mon intuition, c’est qu’il y en a une centaine », affirme-t-il. La plupart de ces dossiers sont recueillis par l’association d’Aide aux parents d’enfants souffrant du syndrome de l’anticonvulsivant (Apesac). Mais à la différence des mères traitées par l’antiépileptique, les « papas Dépakine » ne sont aujourd’hui pas reconnus dans le processus d’indemnisation des victimes. Le lien entre le médicament et la parentalité étant encore jusque-là contesté par la communauté médicale.

En novembre 2025, une nouvelle enquête, publiée par le groupement d’intérêt scientifique Epi-Phare, réunissant l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) et la Caisse nationale d’assurance-maladie, vient changer la donne. Cette étude, la plus large menée à ce jour, a analysé les données de près de 2,8 millions d’enfants en France.

Parmi eux, 4 773 sont nés de pères traités par Valproate dans les mois précédant la conception. Résultat : 12,2 % présentent des troubles neurodéveloppementaux, contre 10 % dans le groupe de comparaison. Surtout, le risque de troubles du développement intellectuel apparaît plus que doublé chez les enfants exposés. D’autres troubles, de type attention, communication, autisme, montrent aussi une augmentation, plus modérée.

On sait aujourd’hui que la contamination peut se faire par les pères lorsqu’ils sont traités par Dépakine quelque mois avant, et pendant, la conception. Des études scientifiques ont démontré ce lien de causalité.

Charles Joseph-Oudin,

avocat des familles de la Dépakine

Déni du laboratoire Sanofi

Pour le père de Margot, le lien est désormais plus qu’évident. C’est en 1999 que Jean-Marc Laurent reçoit sa première prescription de Dépakine, fragilisé par un parasite logé dans le cerveau. « C’est compliqué car ça donne des effets secondaires, des maux de ventre, un peu de perte de cheveux, mais aucun signe qui puisse alerter sur un problème parentalité. » En 2008, au moment de la conception de sa fille, le Girondin prend « trois comprimés par jour de manière continue ».

Nous, on refusait de voir ces différences.

Jean-Marc Laurent,

« papa Dépakine »

La présence de troubles n’est pas évidente dès la naissance de Margot. Ce n’est qu’en grandissant que les parents remarquent « des difficultés », alertés par les institutrices. « À sept ans, elle trébuche beaucoup, a du mal à faire de la balançoire. Le langage ce n’était pas forcément ça, se souvient-il. En grandissant, un écart se creusait en maturité. Dès que vous avez un enfant handicapé, vous êtes seuls. »

Avec cette plainte, il espère donc sensibiliser les pères de famille. « Dans ce dossier, il y a deux responsables principaux, le laboratoire bien sûr, et l’État aussi. En parallèle de ces procédures judiciaires, les papas Dépakine souhaitent que le dispositif d’indemnisation soit élargis pour les élargir pour que les secondes générations puissent déposer des dossiers », détaille Charles Joseph-Oudin.

Longueur de la procédure judiciaire

De son côté, Sanofi réfute toute responsabilité et dément avoir connaissance de cette plainte ou de toute autre convocation. « Par ailleurs, nous ne pouvons pas nous prononcer sur des situations individuelles », indique le laboratoire dans un communiqué. « Le laboratoire refuse d’indemniser les victimes, donc pendant ce temps-là, c’est l’État qui prend le relais. C’est inadmissible qu’il fasse peser sur les fonds publics ses propres carences », estime l’avocat des familles.

Le laboratoire Sanofi s’est enfermé dans une logique de déni des responsabilités qui est extrement difficile à vivre pour les victimes.

Charles Joseph-Oudin

avocat des familles de la Dépakine

Mais le temps judiciaire s’annonce long. Entre expertises et procédures, plusieurs années pourraient être nécessaires avant les premières décisions.

Source : Écrit parAlicia Girardeau et Maria Laforcade

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