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Scandale Dépakine. Des victimes de Normandie témoignent : «On nous a laissé empoisonner nos enfants»

Normandie Actu

Mardi 13 décembre, l’Apesac a mis en demeure Sanofi de reconnaître sa responsabilité dans des pathologies dues à l’absorption de la Dépakine. Témoignage de victimes en Normandie.

En décembre 2014, l’ANSM alertait les professionnels de la santé sur les risques encourus par les foetus pendant la grossesse, en cas d’absorption de Dépakine. (photo d’illustration © EA/Normandie-Actu)

Pour la première fois en France, une association de santé veut attaquer en justice un laboratoire pharmaceutique français, par une action de groupe. Cette démarche collective, initiée mardi 13 décembre 2016 par lettre recommandée à Sanofi-Aventis France, est menée par l’Apesac (Association d’aide aux parents d’enfants souffrants du syndrome de l’Anti-Convulsivant). L’entreprise est « mise en demeure de réparer les préjudices subis par les familles dont les enfants ont été exposés in utero à la Dépakine. »

L’association, créée en 2011, accuse Sanofi de ne pas avoir alerté les femmes enceintes des risques encourus par le foetus lors de l’absorption de la Dépakine, traitement contre l’épilepsie et les troubles bipolaires commercialisé en France depuis 1967. Ingéré pendant la grossesse, il engendre des malformations (10%) et des troubles neuro-comportementaux, comme l’autisme (40%), chez les enfants.

Ce qu’on met en cause, c’est le fait qu’on ne nous ait pas laissé le choix d’avoir un enfant. La Dépakine est dans le top 3 des médicaments donnés contre l’épilepsie, il est aussi indispensable à la vie. Avec, nous avons presque une chance sur deux d’avoir un enfant souffrant de pathologie, explique Marine Martin, présidente de L’Apesac à Normandie-Actu.

Les grandes dates de l’Apesac

– plainte pour constitution de partie civile déposé le 21 septembre 2016. Le tribunal de Paris a ouvert une instruction le 23 septembre 2016 pour «tromperie sur les risques inhérents à l’utilisation du produit et les précautions à prendre ayant eu pour conséquence de rendre son utilisation dangereuse pour la santé de l’être humain», ou tromperie aggravée, et blessures involontaires. Les investigations porteront sur l’ensemble de la période de commercialisation des produits en cause.
– l’Apesac a révélé le conflit d’intérêt d’un des experts judiciaires, juge et partie dans cette affaire puisqu’il a siégé pendant une dizaine d’années dans les commissions de l’Agence du médicament (AFSSAPS puis ANSM), le 14 novembre 2016.
– le 15 novembre 2016, les députés de l’Assemblée nationale ont voté la création d’un dispositif d’indemnisation pour les victimes d’acide valproïque et ses dérivés. L’Apesac a indiqué travailler sur le décret d’application de cette disposition.
– Selon l’Apesac, une dizaine de familles vont également intenter une action contre l’État pour manquement.

150 familles concernées en Normandie

Interrogé par l’AFP, Sanofi a répondu qu’il étudierait la lettre « dès réception » et qu’il n’avait « pas d’autre commentaire à ce stade ». D’ici quatre mois, l’association pourra porter son dossier au Tribunal de Grande instance de Paris, selon la loi de modernisation du système de santé de janvier 2016, dont le décret d’application a été publié au Journal officiel en septembre 2016.

Si la responsabilité de Sanofi est reconnue, le juge déterminera les critères communs du groupe et les dommages donnant lieu à réparation. Quatorze dossiers de victimes, âgées de quelques mois à 40 ans, lui seront présentés à cet effet. Selon une étude du Ministère de la Santé, 14 322 femmes enceintes ont été exposées à l’acide valproïque (valproate de sodium) entre 2007 et 2014, en France. Marine Martin estime qu’entre 50 000 et 70 000 victimes pourraient être concernées sur 50 ans de prescription.

En six ans, 2 000 familles françaises, membres de l’Apesac, vivent dorénavant dans l’attente. En Normandie, près de 150 foyers sont concernés : 63 en Seine-Maritime, 30 dans la Manche, 28 dans le Calvados, 25 dans l’Eure et 12 dans l’Orne. « À chaque médiatisation, les familles font le lien avec le médicament et le nombre augmente », précise Ophélie Breton, directrice générale de l’Apesac.

« On nous a laissé empoisonner nos enfants »

Nathalie Vivier, déléguée de l’Apesac dans le Calvados, fait partie des premières à avoir rejoint l’association. Lorsqu’elle donne naissance à une fille en 2004 et à un garçon en 2005, elle ne se doute pas qu’elle serait à l’origine des leurs pathologies neurologiques. Dysfonctionnement sévère du langage d’un trouble autistique sont diagnostiqués pour le premier enfant, autisme pour le second.

« On nous a laissé empoisonner nos enfants », soupire cette maman, épileptique depuis ses 18 ans, et soignée à la Dépakine, jusqu’en 2015. Ses enfants sont marqués par le médicament : nez large, yeux en amande, petite bouche. Depuis quelques années, ce faciès est identifié comme celui des « enfants de la Dépakine » : « lorsque vous les mettez côte à côte, ils ont tous l’air cousin ». Avant de tomber enceinte, elle s’était renseignée auprès du corps médical.

Tous les médecins m’avaient rassurée à ce sujet. Après les naissances, mon instinct de maman le sentait. Dans ma tête, il y avait la Dépakine »

En cherchant des réponses sur Internet, cette habitante de Petiville fait la connaissance de Marine Martin de l’Apesac et découvre qu’elle n’est pas isolée. Elle fait alors « [son] petit bonhomme de chemin sur [ses] responsabilités personnelles ».

« Leur permettre de vivre décemment »

Depuis, cette maman de 43 ans se consacre à ses enfants, et l’argent passe dans les soins : « On a beau vouloir garder une vie normale, on ne peut pas. Énergie, investissement professionnelle, vie sociale puisqu’ils ont des troubles du comportement : adieu ! »

D’ici quelques semaines, elle projette de déposer un dossier pour une demande d’indemnisation, inquiète pour leur avenir : « Cela fait des années que je suis dessus, à récupérer mes dossiers médicaux depuis mon enfance, et réunir ceux de mes enfants. Il faut être hyper rigoureux, ne rien oublier. Et espérer que cela ne vienne pas trop tard, pour leur permettre de vivre décemment ».

« Pour tous, c’était la faute à pas de chance »

C’est en 2015 que Manuella Hamelin, Cherbourgeoise de 37 ans, apprend les méfaits de la Dépakine. En rendez-vous chez l’orthophoniste pour son troisième enfant, opérée d’une craniostenose et déficient mental, elle est orientée vers une autre mère de famille dont le fils partage les mêmes troubles. Celle-ci la mettra en relation avec Marine Martin, qui s’étonnera de la voir consommer de la Dépakine en étant enceinte. En décembre 2014, le médicament était déjà déconseillé pendant la grossesse, sur l’alerte de l’ANSM aux professionnels (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) : « elle n’en revenait pas et personne ne me l’avait dit ! »

En 17 ans, Manuella, sous traitement depuis ses onze ans, a fait trois fausses couches avancées sur ses sept grossesses. Ses quatre enfants souffrent de pathologies diverses, de malformations des doigts et d’otites à répétition. Son aînée, âgée de 17 ans, a une hyperlaxité des membres et « craque de partout », sa deuxième fille de 12 ans est hyperactive, et son troisième est déficient mental et possède une hyperlaxie. Manuella soupçonne son quatrième enfant, né en 2015, de souffrir de TDAH. Certains enfants partagent aussi les traits caractéristiques des « enfants de la Dépakine »

Au départ quand j’évoquais la malformation de mon garçon de 9 ans, on me répondait « c’est la faute à pas de chance. » Lorsque je suis passée, enceinte de mon dernier, chez le neurologue, il s’est exclamé : « Ah, en plus la maman prend de la Dépakine ! » Je lui ai demandé si cela avait un lien. Il m’a répondu : « Non, plein d’enfants ont cette malformation. » Je me suis dit que ce n’était pas anodin.

« Ils auraient pu me le dire ! »

Sur les dossiers médicaux récupérés par la suite, le lien avec le médicament est pourtant établi, « mais pas dans le courrier datant du même jour et qui m’a été adressé ! » Comme Nathalie Vivier, Manuella a perdu confiance en le corps médical :

Mes fausses couches, les pathologies, c’était toujours la faute à pas de chance selon mes médecins. J’ai passé 27 ans avec le même traitement, on ne m’a pas demandé d’essayer autre chose. Et on ne m’a pas donné le choix. Après la naissance du troisième, j’aurai pris la décision d’avoir ou pas un enfant. J’ai eu mon quatrième enfant grâce à une PMA. Ils m’ont suivie pendant 3 ans, ils auraient pu me le dire !

L’avenir : une inconnue

Manuella est sur le point de boucler son dossier d’indemnisation. Elle attend la finalité de l’action de groupe de l’Apesac : « Laboratoire, État, médecins, ils ne vont pas s’en sortir comme ça. Mon fils, je me dis qu’il n’aura jamais son bac, il a des rêves, il voulait être pompier et il ne pourra jamais l’être ! »

Si le quotidien est déjà préoccupant, l’avenir demeure une grande inconnue. Elle redoute le jour où sa fille aînée apprendra qu’elle ne pourra, peut-être, jamais enfanter. « Est-ce que leurs enfants auront la même chose ? Quand viendra le moment où je lui dirai que pour les enfants, cela va être compliqué, qu’il lui faudra des dons d’ovocytes, que son enfant ne portera jamais ses traits, quelque part elle m’en voudra. »

Source : https://actu.fr/societe/scandale-depakine-des-victimes-de-normandie-temoignent-on-nous-a-laisse-empoisonner-nos-enfants_823067.html

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