Libération, Portrait.

A 61 ans, Jean-Marc Laurent empile mille et une vies. Les fidèles du petit écran des années 80-90, reconnaîtront un visage familier. Celui du présentateur de Tapis vert, un jeu diffusé sur TF1 ou du chroniqueur de Matin bonheur, sur Antenne 2. Une carrière loin derrière lui. Si l’ancien journaliste et animateur refait surface, c’est pour porter un combat plus intime : sa lutte contre une grosse machine pharmaceutique. Avec l’espoir d’ouvrir une brèche pour tous les pères qui se reconnaîtront dans son histoire.
Le 13 février, le Girondin a déposé une plainte contre X pour «tromperie aggravée» et «mise en danger d’autrui». Il lie le handicap de sa fille, Margot, diagnostiquée «multidys», à un antiépileptique pris avant sa conception. «Je suis le premier “papa Dépakine”» , résume-t-il. Du nom d’un médicament commercialisé par le géant Sanofi. En novembre, une étude publiée par Epi-Phare a établi que la valproate de sodium , son principe actif, peut perturber le développement d’un enfant lorsqu’il est pris par son géniteur. Jusqu’ici, seules des mères avaient saisi la justice.
Look simple (jean, pull beige et baskets), il reçoit chez lui, à Cénac, au sud de Bordeaux. En arrière-plan, quelques orchidées sauvages, des grappes de glycine violette, un vieux chêne centenaire. Le jardin ressemble à un poème sous le soleil printanier. Avec sa femme et leurs deux filles, 17 et 22 ans, ils ont quitté la région parisienne en 2023. Pas pour changer d’air. Ils cherchaient une «meilleure solution» pour la cadette, «lassés des listes d’attente» des établissements scolaires adaptés. Retour aux sources pour cet enfant du Sud-Ouest qui a poussé son premier cri à Pau, dans le Béarn. Sur la terrasse, il déroule le fil de sa vie. Sa voix est assurée, un héritage de ses années radio. Ses mains, elles, s’agitent. «Quand je vais parler de Margot, ça risque d’être dur», prévient-il.
Sa vie «bascule» un matin de 1999. Dans la salle de bains, il perd connaissance et se fracasse les dents contre le lavabo. Première crise d’épilepsie. Les médecins lui prescrivent de la Dépakine matin, midi et soir après avoir trouvé un parasite logé dans son cerveau, attrapé sur l’île de Madagascar. Sa maison, parsemée de tableaux et de bibelots − une statuette du Sénégal, une baleine de l’île Sainte-Marie, une peinture brésilienne… − témoigne d’une vie de voyages, l’une de ses passions. L’île Rouge occupe une place particulière dans son cœur.
Rembobinons. Son père, ingénieur des travaux publics, y est muté quand il a 5 ans. Il y grandit jusqu’au milieu des années 70, avec sa petite sœur et sa mère au foyer. Une parenthèse «heureuse», mais un choc : issu d’un milieu «aisé, mais pas riche», il découvre une pauvreté qu’il n’avait jamais vue. Le divorce de ses parents, «très vite après», fait l’effet d’une déflagration. Le père s’éloigne, «coureur notoire», marié quatre fois, «une sorte de Liz Taylor au masculin», raille-t-il. De lui, il garde un rapport trouble à l’argent. Il «dépense sans compter», quitte à se mettre dans le rouge, par rejet de «la radinerie» paternelle.
Retour en 1972, dans le Val-d’Oise. A l’école, il est un «paria». Le divorce est mal vu. «Je n’aimerais pas revivre ma jeunesse.» Au foot, il a «peur du ballon». Pour s’évader, il choisit la photo argentique. Derrière l’objectif, ce grand timide qui passe son temps à rougir, trouve sa place en captant les coulisses des radios. Au lycée, il s’inscrit au théâtre pour apprivoiser sa peur de parler en public. Se voit déjà animateur, idéalise Michel Drucker. «Un métier de saltimbanque», balaie son père. Sans effet.
Début des années 80, Mitterrand est élu, la bande FM se libère. Il s’y engouffre «au culot», happé par le journalisme. Quarante-cinq ans plus tard, Sabine, une amie de lycée, est encore «épatée» par cette nouvelle «éloquence», elle qui l’a connu «très réservé». A même pas 20 ans, il décroche les interviews d’Arletty, de Boy George, rencontre Dalida. «Des moments magiques.» Le voici animateur sur NRJ, puis à TF1 en 1983, avec l’émission Croque-vacances. Dans la rue, «on commence à le reconnaître», il gagne bien sa vie. Il n’en dira pas plus.
Jean-Marc Laurent aime la télé et la radio, mais sans «menottes». Années 90, il bifurque pigiste, écrit pour Famille magazine, Podium, le Pèlerin… L’une de ses plus grandes fiertés : une entrée dans le Dictionnaire du Second Empirede l’historien Jean Tulard où il retrace la vie d’un consul à Madagascar, au XIXe siècle. «Je suis touche-à-tout», dit-il en souriant. Sur la grande île, qu’il n’a jamais vraiment oubliée, il revient monter une entreprise de cartes postales, pour «renouer avec la photo». Il y rencontre Anita, Malgache d’origine indienne, de douze ans sa cadette. Ils se marient en 1995. Symbole de leurs 30 ans de mariage, il porte au poignet droit, sans jamais le quitter, «même sous la douche», un vangovango, un bracelet en argent.
Le couple déménage à Paris, Jean-Marc Laurent lance la chaîne Odyssée aux côtés de Gérard Carreyrou. L’année de son premier malaise. Avec la Dépakine, des troubles de concentration s’installent. Il négocie son départ, avant de rebondir à la radio sur le réseau France Bleu. En 2004, naît Eloïse. «Tout se passe à merveille.» Quatre années plus tard, Margot arrive. Enfant, elle est brusque, mord, peine à communiquer, à bouger. Ses parents mettront cinq ans à lui apprendre à faire de la balançoire. A l’école, elle subit le harcèlement.
Le mot «déficience»arrive après des années d’errance médicale. Jean-Marc Laurent, «fusionnel» avec sa fille, coupe net sa carrière en 2015, «soutenu» par sa femme, aujourd’hui dans l’immobilier. Lui touche le chômage, s’éloigne de certains «amis» qui ne comprennent pas Margot. Ceux qui restent louent son «dévouement». «Un peu trop papa poule parfois», lui dit-on. «A droite»politiquement, il insiste : la bienveillance et le cœur n’ont pas de camp.
En 2016, sa rencontre avec Marine Martin, lanceuse d’alerte du scandale de la Dépakine , marque un nouveau tournant. Tout s’éclaire. Il rejoint l’Apesac, son association d’aide aux parents .«Peu de pères sont aussi impliqués, salue-t-elle. Son expérience dans les médias, son aisance à l’oral, c’est précieux pour nos batailles.» Il a été parmi les premiers à la contacter. Depuis, ils sont une centaine.
Lorsqu’il comprend que le handicap de sa fille est lié à son médicament, une «intense culpabilité» le traverse. «Je veux que ce sentiment change de camp»,répète-t-il. Aucun médecin ne l’a jamais mis en garde contre un risque. Eloïse a été «épargnée». Pour Margot, c’était le «mauvais loto». Depuis, il a arrêté de croire en Dieu. Hanté par la mort, sans qu’il sache vraiment pourquoi, il espère que la sienne sera rapide. Il ne veut pas vivre jusqu’à 90 ans. Ce qui le ronge surtout, c’est l’après : que deviendra sa fille quand ils ne seront plus là ? En attendant, il la soutient dans sa passion pour le dessin. Porte sa voix dès qu’il en a l’occasion. Se bat pour ouvrir le fonds d’indemnisation aux hommes, alerte les futurs pères. Pour que l’histoire ne se répète pas.
7 janvier 1965 Naissance à Pau.
1999 Commence la Dépakine.
Février 2026 Plainte contre X en raison des troubles de sa fille.