Le Monde

Les enfants nés de pères traités à l’antiépileptique et souffrant de troubles développementaux n’ont pas accès au fonds d’indemnisation des victimes, alors que le lien est scientifiquement reconnu. Une première plainte a été déposée devant le tribunal judiciaire de Paris.
Jean-Marc Laurent est un « papa Dépakine ». Pendant des années, il a pris ce traitement antiépileptique du laboratoire Sanofi. Depuis longtemps, il vit avec cette « culpabilité quotidienne » : « Ma fille est malade à cause de moi. » Margot, 17 ans, souffre de nombreux troubles neurodéveloppementaux très handicapants liés au médicament de son père. A 61 ans, Jean-Marc Laurent veut désormais que « la culpabilité change de camp ».
Vous pouvez partager un article en cliquant sur les icônes de partage en haut à droite de celui-ci.
La reproduction totale ou partielle d’un article, sans l’autorisation écrite et préalable du Monde, est strictement interdite.
Pour plus d’informations, consultez nos conditions générales de vente.
Pour toute demande d’autorisation, contactez syndication@lemonde.fr.
En tant qu’abonné, vous pouvez offrir jusqu’à cinq articles par mois à l’un de vos proches grâce à la fonctionnalité « Offrir un article ».
https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/03/18/la-culpabilite-doit-changer-de-camp-jean-marc-laurent-pere-d-une-adolescente-malade-est-le-premier-papa-depakine-a-saisir-la-justice_6672016_3244.html
Il a déposé plainte contre X le 13 février devant le tribunal judiciaire de Paris pour « tromperie aggravée », « mise en danger d’autrui », « administration de substance nuisible », « blessures involontaires » et « non-signalement d’effet indésirable ».
M. Laurent est le premier « papa Dépakine » à saisir la justice. « C’est le début d’une vague, déclare Charles Joseph-Oudin, l’avocat historique des victimes de ce médicament. Une vingtaine d’autres dossiers sont en cours de constitution. Il est désormais acquis que les enfants nés de pères sous Dépakine peuvent présenter les mêmes troubles que les enfants exposés in utero. »
A la différence des enfants de mères traitées à la Dépakine pendant leur grossesse, les enfants de pères sous traitement au moment de la conception ne sont pas reconnus comme des victimes de la Dépakine et leurs familles n’ont pas accès au fonds d’indemnisation mis en place par l’Etat et géré par l’Office national d’indemnisation (ONIAM)
Les « enfants valproate »
Après dix années à interroger sans succès la communauté médicale sur les liens entre les pathologies de sa fille et sa prise de Dépakine, M. Laurent a été définitivement convaincu de se lancer dans le combat judiciaire par une étude publiée en novembre 2025.
Menée par le groupement d’intérêt scientifique Epi-Phare, réunissant l’ Agence nationale de sécurité du médicament ( ANSM ) et la Caisse nationale d’assurance maladie, l’étude confirme un « risque accumulé de troubles neurodéveloppementaux » chez les enfants de pères traités par valproate de sodium (le principe actif de la Dépakine) pendant la période de conception.
Les résultats montrent une augmentation globale de 24 % du risque de troubles comparé à d’autres médicaments recommandés contre l’épilepsie. « Plus précisément, le risque de troubles du développement intellectuel apparaît doublé chez les enfants exposés » , relève l’étude, la plus vaste jamais menée en France. Elle inclut une cohorte de 2 832 850 enfants nés entre 2010 et 2015. Les pères de 4 773 d’entre eux ont pris au moins une fois du valproate dans les quatre mois précédant la conception.
Au cours du suivi, 583 enfants (12 %) ont été identifiés avec au moins un trouble du développement neurologique : 294 avec des troubles de la communication, 160 avec des troubles de l’apprentissage, 149 avec des troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, 77 avec des troubles du spectre autistique ou encore 42 avec des troubles du développement intellectuel.
Troubles du langage, cognitifs, moteurs… L’épais dossier médical de Margot dresse la longue liste des maux dont souffre l’adolescente depuis la naissance. Pour Me Joseph-Oudin, ils sont « typiques des “enfants valproate” » . « Margot portera le poids de tous ces handicaps toute sa vie » , regrette M. Laurent, qui tient le laboratoire Sanofi pour premier responsable.
Des patients insuffisamment informés
M. Laurent s’est vu prescrire de la Dépakine pour la première fois fin 1999, après une crise d’épilepsie provoquée par un parasite logé dans son cerveau lors d’un séjour à Madagascar. Il en a consommé pendant les quatre mois précédant la grossesse de son épouse, en 2008. « Aucun médecin ne m’a jamais mis en garde contre un quelconque risque » ,dit M. Laurent, qui n’a pas refait de crise depuis l’arrêt de son traitement, il y a seulement quelques mois.
Dès le début des années 2000, des études scientifiques et des déclarations de pharmacovigilance déterminant pourtant l’existence d’un signal de risque d’anormalité des spermatozoïdes puis de troubles neurodéveloppementaux liés à la consommation de valproate de sodium pendant la spermatogenèse avant la conception, rappelle la plainte. En 2023, l’ Agence européenne du médicament avertit d’un possible risque de troubles du développement sur la base d’études scandinaves.
Ce n’est cependant qu’à partir de 2025 que la mention de troubles neurodéveloppementaux apparaît dans la notice de la Dépakine.« Le laboratoire titulaire de l’autorisation de mise sur le marché et l’ ANSM ont violé leur obligation de se conforter aux bonnes pratiques en tardant à indiquer tous les effets connus depuis des années » , estime Me Joseph-Oudin.
Contacté par Le Monde, Sanofi déclare que, « concernant l’information auprès des patients au sujet d’un risque potentiel de troubles du développement chez les enfants nés de pères traités par valproate, une mise à jour du résumé des caractéristiques du produit et de la notice patient, ainsi que des mesures additionnelles de réduction des risques, ont déjà été mises en place en France depuis 2024 » .De son côté, l’ ANSM dit ne « pas faire de commentaire sur les procédures judiciaires en cours » .
La vie entravée de Margot
M. Laurent a dû renoncer depuis dix ans à son métier de journaliste pour se consacrer à la prise en charge de sa fille. En 2023, la famille a quitté la banlieue parisienne pour s’installer près de Bordeaux avec l’espoir d’y trouver une vie moins stressante pour Margot. Après des structures Ulis au collège, la jeune fille est aujourd’hui dans un établissement privé spécialisé avec des enfants handicapés.
« Elle est devenue très fragile, elle n’a pas d’amis, c’est très dur , témoigne M. Laurent. Aujourd’hui, je demande réparation pour Margot et tous les enfants victimes dont les pères ont pris de la Dépakine. Je veux que tous les jeunes pères épileptiques soient au courant, car il y a encore des médecins qui prescrivent ce médicament en ignorant ou sans signaler les risques. »
Hormis l’étude Epi-Phare, qui porte seulement sur la période 2010 et 2015, il n’existe pas d’estimation officielle du nombre d’enfants nés de « papa Dépakine » concernés. La lanceuse d’alerte Marine Martin le regrette. Elle dit avoir été contactée par 117 hommes depuis qu’elle a fondé l’association Aide aux parents d’enfants souffrant du syndrome de l’anticonvulsivant (Apesac), en 2016. Cela représente « 158 victimes » (certains pères ont eu plusieurs enfants) dont quatre sont mortes, selon Mme Martin, qui a obtenu la condamnation de Sanofi, en 2024, après douze ans de procédure.
L’Apesac doit être reçue dans les prochaines semaines par le cabinet de la ministre de la santé, Stéphanie Rist. « Au vu du nombre croissant de victimes de la Dépakine prise par les pères, la ministre de la santé doit inclure ces enfants au dispositif d’indemnisation de l’Oniam, estime Marine Martin. Il est temps de mettre fin à cette iniquité intolérable entre les enfants de femmes traités et d’hommes traités au valproate de sodium. Au risque de voir s’accumuler les dossiers devant les tribunaux, comme celui de M. Laurent. »
La réunion, confirmée par le ministère de la santé, a été facilitée par la sénatrice communiste de Meurthe-et-Moselle, Silvana Silvani. « L’étude Epi-Phare publiée en novembre 2025 a établi un lien scientifique solide entre l’exposition paternelle au valproate de sodium dans les mois précédant la conception et un risque accumulé de troubles neurodéveloppementaux chez les enfants , explique la sénatrice, sensibilisée au sujet notamment par un « papa Dépakine » de Moselle. Rien ne justifie donc que les enfants de pères sous traitement ne soient pas reconnus comme victimes et demeurent exclus de tout mécanisme de réparation, laissant les familles seules face aux conséquences médicales, psychologiques et financières des préjudices subis. « Contacté, le cabinet de la ministre de la santé ne souhaite pas faire de commentaire sur le dossier.
Source : Stéphane Mandard